Deux nains de jardin peuvent se ressembler trait pour trait et ne pas être le même objet. L’un est sorti d’un moule, il a été cuit, puis peint au pinceau. L’autre est une pièce de résine sortie d’une chaîne. La différence ne se lit ni sur le chapeau ni sur la barbe, mais sous le doigt, sur la trace que les parties du moule ont laissée.
D’où vient l’objet : Gräfenroda, en Thuringe
Le nain de jardin en céramique est né dans une région de potiers. Gräfenroda, en Thuringe, vivait de la terre cuite et de la porcelaine, et la production de figures de jardin s’y installe dans la seconde moitié du XIXe siècle. Un de ces ateliers est toujours en activité : la manufacture Philipp Griebel, fondée sur place en 1874, coule encore ses figures dans des moules anciens et se dit la dernière manufacture traditionnelle de nains de jardin au monde.
Le moule, la cuisson, la peinture à la main
Tout commence par une barbotine, un mélange d’argile et d’eau. Elle est coulée dans des moules, prend contre la paroi, et le surplus est vidé. Il ne reste qu’une coque : une pièce ancienne est creuse, et sa paroi fait quelques millimètres. La figure est démoulée, puis le joint laissé par le moule est repris à la main, au couteau, et lissé à l’éponge humide. Il reste sensible sous le doigt, jamais parfaitement régulier.
Vient la cuisson. L’atelier annonce au moins mille degrés, seuil à partir duquel la figure devient stable, étanche et à peu près insensible au gel. Une terre insuffisamment cuite reste poreuse : l’eau y entre, elle gèle, et la pièce éclate. La peinture arrive en dernier, au pinceau, une dizaine de couches pour un seul visage. Deux exemplaires du même modèle ne se superposent jamais, les sourcils sont plus hauts sur l’un, la bouche plus large sur l’autre.
Résine et plastique : ce que le moulage industriel a changé
La polyrésine associe une résine de synthèse et de la poudre de pierre. Elle ne passe pas au four : la matière durcit dans le moule, et le moulage rend des détails plus fins que la terre n’en autorise.

Le procédé, lui, n’a pas changé de nature. On coule une matière dans un moule, on démoule, on peint, on recommence à partir du même modèle. C’est la mécanique qui produit encore aujourd’hui les figurines moulées et peintes en série que recense Geek Planet, rangées sur une étagère plutôt que posées dans un massif.
Trois apparitions datées, et une survivante
Le nain de jardin est un des rares ornements de jardin à être devenu un personnage. Dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, sorti en France le 25 avril 2001, Amélie confie le nain de son père à une amie hôtesse de l’air, qui envoie au vieil homme des photographies de la figure devant des monuments du monde entier. Gnoméo et Juliette, sorti en France le 16 février 2011, donne les rôles à des nains répartis entre deux jardins voisins, chapeau bleu d’un côté, chapeau rouge de l’autre. Half-Life 2: Episode Two, paru en 2007, contient un succès qui demande de porter un nain jusqu’à la fin du jeu et de le placer dans une fusée : la figure ne reçoit son nom, Gnome Chompski, que dans Left 4 Dead 2, sorti le 17 novembre 2009. Dans les trois cas, l’objet est déplacé, porté ou photographié.
L’objet a une trace ancienne en Angleterre. Sir Charles Isham entreprend en 1847 une rocaille à Lamport Hall. Il y installe ensuite des figures en terre cuite rapportées d’Allemagne. Après sa mort, ses filles s’en débarrassent et une seule survit. Surnommée Lampy, elle est exposée à l’intérieur du bâtiment et assurée pour un million de livres. Elle n’est plus dans la rocaille, elle est derrière une vitre.

